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Interviews

Dr Ibrahima Bao : “Aucune société n’est préparée pour faire face à une épidémie…”

Souleymane Diassy

Publié

le

Entretien avec : le socio-anthropologue sénégalais, Dr Ibrahima BAO

Interrogé en cette période de confinement, Dr Ibrahima BAO a répondu à nos questions sur la dimension sociale de la crise sanitaire et son impact dans les sociétés africaines, particulièrement la société sénégalaise.
Il est le coordonnateur de l’Institut de Formation Professionnelle (l’IFP) de l’UFR Lettres et Sciences Humaines de l’université Gaston Berger de Saint-Louis où il enseigne, entre autres, l’anthropologie de la parenté, l’anthropologie de la maladie, l’épistémologie, la psychologie sociale…


Nos sociétés africaines, sénégalaise en particulier, sont-elles assez préparées à vivre des périodes d’épidémie ?

Dr. Bao : Pour moi aucune société n’est préparée pour faire face à une épidémie. Seulement au Sénégal nous avons eu récemment l’épisode de l’Ebola où je crois l’expérience acquise a pu aider le corps médical et le gouvernement dans la lutte contre la pandémie du Covid 19. En 2002 le SRAS-CoV en Chine, puis, en 2012, le MERS-CoV en Arabie Saoudite ont permis à ces pays et à l’OMS d’avoir une expérience face aux épidémies. D’ailleurs le Sénégal s’est doté d’un comité national de gestion des épidémies qui est un outil important.



Qu’est ce qui peut bien expliquer qu’en Afrique, au Sénégal en particulier, on a encore du mal à faire comprendre aux populations la dangerosité du coronavirus ? De nombreuses personnes continuent d’ailleurs de croire qu’il s’agit d’une maladie « banale » et en font un sujet de « rire » malgré les nombreux messages de sensibilisation…


Dr. Bao : Je crois qu’il y a une assez bonne campagne de communication même s’il faut la parfaire. Les humains ont toujours besoin de temps pour s’adapter. De plus, le covid 19 ne permet pas la visite des malades qui sont hospitalisés. Alors que les sénégalais accordent une grande importance à la visite des hospitalisés qui est un moyen de rendre la maladie visible. De plus, nous avons des spiritualités qui nous font croire qu’on est impénétrable. Dieu merci jusqu’au décès de M. Pape Diouf (le 31 mars 2020) nous n’en avions pas. Tout ça rend un peu lointain la maladie aux yeux des sénégalais.

Depuis le début de la crise, en plus des injonctions au respect de l’état d’urgence et des mesures barrières, le maitre mot est le «confinement», «rester chez vous». Un modèle porté par la Chine et appliqué dans de nombreux pays pour endiguer la propagation du Covid-19. Au-delà de la pertinence ou non de ce modèle, le pensez-vous adéquat à nos réalités de vie et réalisable par rapport à la vulnérabilité de nos pays?

Dr. Bao : Vu la tournure que prend les choses nous risquons le confinement qui est une mesure barrière qui permet de stopper la maladie. Maintenant le confinement entraine des conséquences sociales et culturelles en dehors de celles économiques et psychologiques. Pour exemple nous avons des rites nous permettant d’atténuer la lourdeur de certains événements comme les décès car beaucoup ne peuvent plus y assister faute de pouvoir se déplacer. Alors que les funérailles sont des moments de socialisation permettant de partager et en conséquence d’atténuer la douleur engendrée par la perte d’un proche. Il faut des accompagnements psychologiques et socio-culturels.




Les appels à la solidarité et au soutien des populations se multiplient. Beaucoup de personnalités, stars, artistes, politiques, internautes (…) ont répondu à cet appel avec des dons matériels et de denrées pour les personnes vulnérables. Cette crise pourrait-elle servir de déclic (une prise de conscience sur nos rapports, nos modes de vie) pour une mutation durable de notre société, ou un retour aux sources, pour rétablir plus de solidarité entre les populations et un recentrage sur l’humain ?

Dr. Bao : Il y a eu dans l’histoire de notre pays des élans de solidarité. Sous le magistère du Président Diouf les femmes socialistes avaient lancé une souscription pour le soutenir. Certaines mêmes avaient donné leurs bijoux en or. Lors de la préparation de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) Caire 86 il y a eu aussi une souscription nationale pour soutenir les lions. Il paraît mêmes que les femmes vendeuses de cacahuètes (guerté thiaff) avaient cotisé. Donc cette fois ci c’est plus sensible car il s’agit de protéger, sauver de vies. Cela doit nous réveiller en nous enseignant que lorsque nous voulons, nous pouvons compter sur nos propres moyens, nos propres valeurs. La communauté mouride est là aussi pour le rappeler avec la construction de la mosquée massalik al Jinan et actuellement avec la construction de l’université Cheikh Ahmadou Bamba.


L’après Covid-19, à quoi pourrait-on s’attendre comme conséquence sur la vie sociale, en Afrique, au Sénégal particulièrement ?

Dr. Bao : Beaucoup de choses, mais mon éthique m’empêche de faire des prévisions même si nous pouvons nous appuyer sur l’analyse de la situation pour identifier les orientations possibles et mettre en place des stratégies pour mieux aborder l’avenir. Avec les collègues de la section de sociologie de l’UGB nous avons publié un texte sur l’intérêt des sciences sociales sur la gestion de la crise. Un texte qui met, entre autres, l’accent sur le fait que l’homme n’est pas qu’un être biologique il est aussi psychologique, social et culturel. La perspective scientifico-médicale mise en avant depuis le début de la pandémie doit être renforcée par les sciences sociales. Il y a aussi le problème de l’acceptabilité des personnes guéries du Covid 19. Il y a tout un travail de construction communicationnelle et discursive à faire pour retrouver la cohésion sociale. Une coopération entre les médicaux et les sciences humaines et sociales est nécessaire pour cela.
De plus, le sénégalais dans sa démarche, il ne part pas seulement de la perspective scientifique, il a des croyances qui participent à structurer ses identités sociales et culturelles qui se manifestent dans sa souffrance et dans sa quête thérapeutique.


Que dites-vous des déclarations inquiétantes des responsables onusiens sur les conséquences de l’épidémie en Afrique ? Après le directeur de l’OMS qui a appelé le continent à se préparé au « pire », ça été au tour du Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (Onu), Antonio Guterres de prédire «des millions de morts dus au Covid-19 » sur le continent africain. Faudrait-il avoir autant peur pour l’Afrique ?

Dr. Bao : J’espère que des personnalités comme le directeur de l’OMS et le Secrétaire Général de l’ONU savent bien ce qu’ils disent. Ils se sont basés sur les conditions objectives pour pouvoir donner ces prévisions-là. Maintenant en tout cas l’Etat du Sénégal a bien géré l’affaire jusqu’à présent. Suivons les prescriptions du corps médical qui est en train de faire un excellent travail et nos guides religieux qui prient et qui nous demandent d’ailleurs de suivre les prescriptions médicales. Incha Allah nous en sortions.


Quel impact pourrait avoir cette épidémie sur les rapports entre les peuples du monde, entre l’Afrique et l’Occident particulièrement ?

Dr. Bao : La volonté politique peut indiquer le sens de l’histoire. Il appartient à nos dirigeants et à nous les intellectuels de construire des discours de coopération et de concordance entre les peuples.
Tout cela a montré que la vie ça tient sur un fil. Donc comme la science est la fille de la philosophie à savoir la recherche du vrai et du bien liés. Connaître le vrai pour bien vivre. Il faut que nos dirigeants fassent plus confiance aux chercheurs pour la quête de cette sagesse.

Dr Ibrahima Bao est le président de la Maison du Fleuve Sénégal, structure de recherches, d’études, et d’opérations sur le patrimoine fluvial.

Il est aussi membre de la chaire UNESCO Fleuves et patrimoines.
Dr Bao est l’auteur d’un article sur les PRATIQUES THERAPEUTIQUES SENEGALAISES publié à la Revue Africaine des Sciences Sociales et de Santé Publique Vol. 13 (1), P39, Juillet-Décembre 2016 lSSN 1987-071x. Récemment, il a cosigné un texte sur la contribution des sciences sociales dans la lutte contre la pandémie du Covid-19.

Journaliste indépendant

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